Category Archives: Présentation du colloque
Conception : Bernard Stiegler dans le cadre d’un partenariat avec Ars Industrialis
Appréhendé dans son sens littéral, ce que l’on appelle l’écrit désigne une mnémotechnique d’inscription et donc d’extériorisation de représentations mentales, dont les formes ont évolué depuis près de cinq mille ans à travers divers stades, et qui s’est stabilisée comme écriture alphabétique avec les deux sources de l’Occident, la Grèce et la Judée.
L’écriture alphabétique aura été en cela la condition de l’ouverture de l’espace public en Grèce et de la culture monothéiste en Judée – deux “sources” qui se conjoignent à travers Paul de Tarse, juif parlant grec et citoyen romain, fondateur de l’église chrétienne, et origine lointaine en cela de l’Abbaye de Noirlac.
Cependant, l’écriture alphabétique est tout d’abord – et reste, dans un monde laïcisé – la condition de constitution d’un droit public, c’est à dire accessible à tous, connu de tous, et criticable par tous, fondant ainsi la chose publique, ou res publica, que les Grecs nomment la politeai : l’espace public commun, fondé sur un droit publié au sens où il est destiné aux citoyens égaux en droit et en devoir devant cette loi dans la stricte mesure où tous savent la lire et peuvent l’écrire.
Un tel état de droit n’est possible, en tant qu’il fonde la chose publique, qu’à travers la constitution de ce système de publication qu’est l’écriture, et tel qu’il forme un public de lecteurs et d’écrivants (sinon d’écrivains – nous empruntons cette distinction à Roland Barthes).
L’écriture juridique et le rapport à la vérité qu’elle inscrit dans la cité sont étroitement liés aux formalisations écrites des premiers raisonnements géométriques, comme l’a souligné Jean-Pierre Vernant, tandis que les savoirs en général deviennent rationnels pour autant que, rendus publics par le fait de leur publication écrite, ils fondent des communautés de pairs, c’est à dire de locuteurs dialoguant (dialecticiens au sens de Platon) “de pair à pair, peer to peer” dirions-nous de nos jours, cherchant eux-mêmes des lois dans les champs divers non seulement de la politeia, mais de la physis, c’est à dire de ce que dans la langue de Rome on nommera natura.
Cette culture fondée sur l’écrit transforme aussi bien les regards sur les œuvres plastiques de l’architecture, de la sculpture et de la peinture que l’entente et l’écoute de la poésie, du rituel devenu tragédie et de la musique qui constitue aussi, aux oreilles du Grec, des rapports arithmétiques.
Au XIème siècle, dans l’abbaye de Pomposa, sous les doigts et sur le lutrin du bénédictin Guido d’Arezzo, la musique devient écrite elle-même. Et au XVème siècle apparaît l’imprimerie. La culture de la lettre et du signe se transforme profondément avec la Renaissance, l’Humanisme, la Réforme et la Contre-réforme.
Après la Révolution Industrielle, des nouvelles formes d’enregistrements et de production d’activités mentales des organes de perception comme de l’entendement apparaissent avec les technologies analogiques puis avec les technologies numériques.
Ce que, par une métaphore qu’il faudrait analyser en détail, on appelle les “écritures artistiques” (désignant ainsi ce que l’on eût nommé dans les années 1960 les structures et téléstructures articulant les œuvres, et constituant les fonctions de leur œuvrer) s’est trouvé transformé et même bouleversé par ces mnémotechniques analogiques et numériques, tout autant que les espaces publics et les pratiques scientifiques.
Tandis que l’imprimerie industrielle conduisait à l’instruction publique et à la presse écrite quotidienne (avec la presse à journaux, 1844), la photographie puis le phonographe et enfin le cinéma firent vieillir d’un seul coup les Académies de peinture dont l’Académie Royale avait constitué la première institution – et la peinture moderne s’exposait en 1863 au Palais de l’Industrie dans un Salon des Refusés que les Académiciens condamnaient pour leur “manque de métier” (nous dirions aujourd’hui de “professionnalisme”) tandis que la photographie naissante donnait lieu aux premières pratiques d’amateurs au sens moderne du mot (c’est à dire opposé à “professionnel”), cependant que la chronophotographie, mise au point en vue d’étudier la physiologie, conduisait à l’invention du cinéma qui, en passant par Hollywood, projetait sur les écrans du monde entier l’American way of life, ouvrant ainsi l’ère du consumérisme.
Ce modèle semble désormais épuisé : il s’est effondré sous nos yeux lorsque au mois d’octobre 2008, General Motors, perdant en une seule journée un tiers de sa valeur, a marqué le point de départ d’une crise planétaire qui paraît interminable – sinon insoluble.
Un siècle environ après le cinéma (1895) qui, avec l’expansion des industries électroniques, s’est transformé en télévision (1947), industrie culturelle dont l’organisation se sera calquée sur celle de la radio (1920), de sa grille de programme et de ses modes de financement, avec l’apparition du world wide web (1992), la technologie numérique issue de l’informatique a “réticulé” le monde entier – mettant en relation immédiate, au début de 2011, et par l’intermédiaire des technologies relationnelles, Tunisiens, Egpytiens, Chinois, Français et autres Occidentaux.
On a commencé à comprendre les effets géopolitiques incommensurables de ces technologies du social engineering lorsque une entreprise de “hacking” s’est mise à distiller les télégrammes diplomatiques vers la presse quotidienne internationale.
Avec le numérique, qui est le stade électronique de l’écriture, un nouveau dispositif de publication s’est mis en place au niveau planétaire. Il affecte toutes les structures sociales, pratiques sociales et institutions qui s’étaient élaborées dans les contextes de la publication écrite de l’âge antique, puis des publications imprimées, et enfin des industries culturelles analogiques qui transformèrent les publics en audience et la chose publique en publicité au sens d’advertising.
La réticulation numérique, qui constitue un nouvel espace public à la fois planétaire et reterritorialisé, est également l’infrastructure des industries et des services à travers lesquels s’invente un nouveau modèle industriel qui remplace progressivement le modèle fordiste à l’origine du consumérisme typique du XXè siècle. Elle rend ce modèle caduc – cependant que le consumérisme s’avère désormais aux yeux de tous avoir exténué les ressources naturelles aussi bien qu’humaines, paraissant en cela devenir inhumain.
Cette nouvelle infrastructure, qui affecte tout autant les territoires et les niveaux micro-politiques et micro-économiques que les grands équilibres internationaux, altère profondément les rapports aux œuvres de l’esprit – sciences, lettres, arts – issues des grandes civilisations de l’écriture (alphabétique en Occident, idéogrammatique en Asie).
Il en va ainsi parce qu’elle repose sur une nouvelle forme et un nouvel âge de l’écriture, où la photo et la vidéo sont aussi des processus d’enregistrement, d’inscription et de composition désormais accessibles à tous. Ce nouvel âge de l’écriture, qui est celui de la lecture et de la publication en temps-lumière, a fait apparaître des processus de travail en réseau dits collaboratifs et des pratiques contributives d’amateurs dans tous les domaines – musique, vidéo, photographie, encyclopédies, presse, échanges symboliques en tous genres – , tout aussi bien que des pratiques professionnelles (par exemple dans le logiciel libre) et scientifiques (par exemple en astronomie, en médecine, en zoologie et en biologie) totalement inédites, ainsi que de nouvelles organisations et à de nouvelles dynamiques de la citoyenneté.
Cette très grande transformation – dont les “réseaux sociaux” sont un aspect récent, spécifique, et qui appelle, en tant que mise en œuvre de technologies relationnelles, des politiques d’écologie relationnelle – constitue pour les territoires une immense opportunité et un extraordinaire défi qui somme les acteurs et les institutions du monde de l’esprit (ce que l’on appelle la culture depuis le secrétariat d’État aux Affaires culturelles fondé par André Malraux en 1959) de réinventer très en profondeur leurs missions, leurs rapports au territoire et donc aux habitants, leurs relations avec l’extra-territorialité, leur inscription dans les réalités économiques, éducatives, politico-administratives, générationnelles, etc. Elles entament un processus de reterritorialisation après la déterritorialisation généralisée qui avait caractérisé la période du consumérisme planétaire.
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Présentation des installations septembre 30, 2011
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Enjeux généraux : Economie post-consumériste et sociétés en réseaux juin 29, 2011
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Technologies du territoire numérique et territoires contributifs juin 29, 2011
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L’art et la culture à l’époque numérique de l’écriture juin 29, 2011
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